jeudi 10 septembre 2009

Episode 96

L’Omphalôn implosa.

Les milliards de circuits mis au point par Mélan pour satisfaire tous les délires virtuellement humains grillèrent lentement. Les connectés voyaient leurs rêves, leurs vies partir en fumée. Ils profitaient quelques derniers instants des restes de leur vie virtuelle.

Les enfants s’arrêtèrent de voler, les adultes tentaient désespérément de s’accrocher aux poussières de leur bonheur artificiel; les Virtua-cops faisaient leur possible pour retenir les chiffres qui s’effaçaient déjà.

Chaque connecté courait virtuellement après ce qu’il perdait. Un chaos virtuel se mettait doucement en place.


Du côté des rochers, Cléophée flottait de plus en plus haut, les contours de son corps se fondaient désormais dans la lumière métallique.


Cléophée s’effaçait.


Les pouvoirs sucrés quittaient son organisme, son âme était déjà bien loin.

Mélan assistait impuissant à la destruction de sa création. L’aorte qui alimentait son cœur refusa d’en supporter plus. Mélan s’effondra, en pensant une dernière fois à sa vie et à toutes celles qu’il avait gâchées.


Le chat était rocher, le sachet et le chapeau se fondaient à Cléophée. La lumière métallique s’intensifia, le ciel devint un immense éclair.



Un tonnerre fracassant.


Le silence.


La mer. Les rochers. Le phare.


Et, quelque part, un petit nombre d’humains qui ne savaient pas encore ce qu’il leur arrivait.





FIN d'un monde

lundi 7 septembre 2009

Episode 95

Les tremblements de l’Omphalôn se propageaient; les connectés en ressentirent de profondes secousses.

L’air vibrionnait autour de l’Insoumise. Son esprit s’attachait désespérément à celui d’Hadrien, pour une dernière danse. Les esprits des sombres héros ne formaient qu’un avec ceux des deux Insoumis : chacun luttait à son échelle pour maintenir l’énergie.
L’Omphalôn ne sentait même plus la présence de son géniteur: il était hypnotisé, obsédé par la triste condition humaine. Les noms des sept cent s’enchaînaient, de plus en plus vite, se mélangeaient. Cette ronde de noms finit par n’en former qu’un, extrêmement long. C’était un nom imprononçable, un nom que seuls les objets pouvaient entendre.

La tempête se suspendit, le silence total tomba sur ce monde. Les Virtua-cops, les connectés, Mélan même : ils étaient tous statufiés, dans l’attente.

Le mystérieux nom résonnait en chacun, faisait naître un profond chagrin au cœur de l’Omphalôn. Mélan eut une dernière pensée volontaire pour ses parents : ils étaient à l’origine de ce monde sans âme.

Alors, au milieu d’une nuit éternelle, Cléophée fit un ultime effort, savourant dans sa bouche les derniers restes de salive sucrée.

jeudi 3 septembre 2009

Episode 94

Aussi, lorsque l’alarme retentit dans sa chambre, il n’eut pas besoin d’écouter le message : il savait qu’il s’agissait d’elle.

Mélan courut jusqu’à l’Omphalôn, le seul enfant qu’il eut jamais, un enfant de la haine. Il arriva essoufflé devant la bête, son vieux corps lui rappelait qu’il était tristement humain. L’Omphalôn était incandescent. Mélan avait lui aussi été télépathe, mais il s’était lui-même ôté ces pouvoirs car les objets ne l’aimaient pas. Alors que les pouvoirs de Cléophée étaient guidés par l’amour, ceux de Mélan ne manifestaient qu’un mépris vis-à-vis des objets, et ces pouvoirs s’étaient plusieurs fois retournés contre lui. Notamment lorsqu’il avait tenté, par la pensée, de faire s’envoler le flingue que son père tenait entre ses mains.

Il n’avait donc plus vraiment de pouvoir sur l’Omphalôn, ce dernier était devenu autonome au fil du temps.

Mélan le regardait, terrorisé.

Il sentait la fin de son enfant approcher, il ne pouvait rien y faire. Même s’il n’était pas connecté, il voyait lui aussi le visage de Cléophée et cette vision le tétanisait.


L’Omphalôn n’en pouvait plus. Il portait en lui la misère humaine et n’en supportait plus le poids.

Même s’il était le fruit de son travail, il n’avait jamais aimé Mélan: il s’y était juste soumis, docilement, comme un objet sans vie se soumet à l'humain.

lundi 31 août 2009

Episode 93

Elle aurait pu accepter la proposition. Rester humaine, se marier à Mélan. Faire semblant de rien, au début. Puis elle aurait pu, au bout de quelques temps, organiser une révolte, faire une tentative pour détruire ce système. Mais Mélan la répugnait. Et si elle se mariait avec lui elle serait connectée à un moment ou l’autre; elle préférait mourir qu’entrer dans Virtua-word.
Quand il avait appris qu’un Virtua-cop projetait de coucher avec l’Insoumise pour quelques livres, Mélan s’était immédiatement connecté au cerveau de ce dernier. Le viol qu’il n’avait osé faire, il le vécut virtuellement grâce au système qu’il avait inventé. Cléophée fut d’ailleurs surprise de la douceur avec laquelle s’y prenait le Virtua-cop. Mais l’esprit de Mélan avait beau y faire, Cléophée resta impassible et répugnée pendant qu’il pénétrait son corps.

Mélan avait versé des larmes après ce viol. Il avait oublié cette sensation, la tristesse: Cléophée la lui avait rappelée. Mais il était trop tard pour faire machine arrière, l’Omphalôn prenait de plus en plus d’ampleur.

La mort dans le peu d’âme qui lui restait, il laissa Cléophée dépérir dans ce phare, et passait ses journées à contempler une ancienne photo d’elle. Ce viol avait plus dégoûté Mélan que Cléophée. Il s’était résigné.

vendredi 28 août 2009

Episode 92

Mélan avait cinquante-cinq ans lors de la première arrestation de Cléophée. Malgré toute la brutalité qu’il exprimait à son égard lors de l’interrogatoire, il était intérieurement tombé en émoi devant cette Insoumise plus puissante que les autres. Elle avait refusé toutes ses avances. Malgré son manque d’humanité il n’avait pas osé la violer.

Par contre il avait été aux premières loges lorsque les Virtua-cops procédèrent aux Ultimes arrestations. Il avait pleuré de joie en voyant Hadrien se suicider. Il avait failli craquer. Il l’avait enfermée avec lui pendant vingt-quatre heures, pour lui faire comprendre qu’il l’aimait, qu’il lui donnait la chance de sa vie en lui proposant de devenir sa femme. Elle perdait tout si elle refusait. Mais elle avait déjà tout perdu. Alors elle passa sa journée à cracher sur Mélan, à l’insulter. Celui-ci, englouti par son charme, la laissait faire. Cette homme réputé pour être un monstre de froideur éprouvait même une certaine jouissance à se faire cracher dessus par la seule femme qu’il avait aimé. Il avait passé la fin de cette journée à sourire béatement sous le flot de haine qui lui était destiné.

Ligotée sur une chaise, Cléophée s’était épuisée pendant des heures.

jeudi 27 août 2009

Episode 91

Ces opérations durèrent quelques mois. Les listes d’attente pour être connecté à l’Omphalôn diminuaient de jour en jour. Ceux qui refusaient de se soumettre à la connexion, sans être pour autant des criminels, furent également traqués. Mais les Insoumis, tous télépathes, étaient fort heureusement peu nombreux; Mélan avait réussi à les faire tous enfermer dans des phares, leur psychisme étant trop puissant pour les psycho-prisons.

Mélan avait maintenant soixante-dix ans et il ne restait plus que quelques centaines d’humains encore dans le réel: les plus calmes, les plus pacifistes, qui attendaient sagement. Tout le monde était connecté: il ne restait que les plus inoffensifs. Et Mélan.
Il n’avait voulu aucune exception. Un instant il s’était dit qu’il garderait une femme pour qu’elle reste à ses côtés. Il avait même fait ses sélections, mais il avait peur. L’expérience de ses parents le hantait. Il était persuadé qu’il reproduirait le même schéma, même avec la femme la plus aimante du monde.
Et puis, au fond de son reste d’âme, il savait que celle qu’il aimait vraiment ne l’aimerait jamais.

lundi 24 août 2009

Episode 90

Mélan avait tout d’abord crée les psycho-prisons: des cellules ovoïdes dans lesquelles les anciens criminels, shootés aux psychotropes, revivaient mentalement leurs meurtres, mais en étant à la place de leurs victimes. Ces psycho-prisonniers s’apparentaient aux martyrs de la mythologie; Sisyphe et Tantale n’avaient rien à leur envier. Cependant, alors qu’il n’était que premier ministre, les meurtres ne cessèrent pas; les guerres se multipliaient malgré tous les châtiments particulièrement barbares mis en place contre les crimes de guerre. A croire que l’homme n’avait pas peur de son horreur; il la recherchait même.


Face à cet échec, Mélan avait travaillé jour et nuit pour trouver un moyen qui permettrait à l’homme d’assouvir son instinct violent sans nuire aux autres. De cette quête effrénée de la paix était né l’Omphalôn, révolution de l’humanité.

En basant sa campagne présidentielle sur ce pacisfisme, Mélan s’était fait élire avec cent pour cent des suffrages : les hommes ne voulaient plus souffrir et lui faisaient confiance. La connexion générale avait commencé dès le lendemain des élections. Les gens s’étaient rendus en masse aux laboratoires de Virtua-connexions, ils avaient sagement connecté leurs enfants avant de subir le même sort.

Les criminels, les malfaiteurs, subirent alors une véritable chasse aux sorcières. Les Virtua-cops (des êtres mi-hommes mi-robots crées eux aussi par Mélan) les avaient traqués sans relâche. Les criminels avoués furent enfermés dans des psycho-prisons; les criminels en devenir furent connectés de force.

jeudi 20 août 2009

Episode 89

L’Omphalôn continuait d’approvisionner les vies virtuelles. Cependant son débit était ralenti. Les connectés de Virtua-world étaient désormais de vrais légumes : ils ne s’agitaient même plus dans leurs vies artificielles.
Ils assistaient, toujours passifs, au défilé de l’humanité.
En voyant leurs ancêtres, les connectés se mirent à pleurer. Comme l’Omphalôn: sans savoir pourquoi. Les sentiments n’existaient plus dans Virtua-world : le chagrin, la compassion, la haine étaient autant d’états que les connectés ne connaissaient plus. Mais ils pleuraient.

Une alarme s’était déclenchée dans le cabinet du président de Virtua-world.
Le président, Mélan, était le seul être de Virtua-world à ne pas être vraiment connecté. C’est lui qui avait crée l’Omphalôn et le système de connexion.
L’idée lui avait germé à l’adolescence, après avoir vu ses parents s’entre-tuer. Désespéré par ce double crime, il voulut supprimer la violence et la mort du monde dans lequel il vivait. En deux décennies, il mit au point ce fameux système de contrôle qui maintenait les gens dans la virtualité. Mélan avait vite compris que la violence et la haine faisaient partie de l’homme et qu’elles ressurgissaient inlassablement, fatalement, même chez les êtres qu’on croyait les plus doux.
Il s’était alors échiné pendant des années à fermer les portes du monde à ces maux. La justice, les prisons, la peine de mort : il avait compris l’inutilité de ces concepts. L’homme présentait un instinct violent, bestial; rien n’y faisait.

lundi 17 août 2009

Episode 88

A la place de leur vie virtuelle, les connectés virent s’afficher devant leurs yeux le visage rayonnant de Cléophée. Les yeux clos, le visage baigné de larmes, elle s’immisçait dans le moindre esprit de Virtua-world.


L’Omphalôn tremblait toujours, désormais il tremblait de compassion pour les anciens hommes.

Les crimes en tout genre, les infanticides, les génocides, les crimes de guerre, les attentats, les meurtres passionnels, les viols, les incestes, la haine galopante, la corruption jusqu’à l’os, le meurtre dans le sang : malgré ces horreurs l’homme devenait dans l’esprit de l’Omphalôn un être digne de vivre.

Grâce aux sept-cents.

Sept cents personnes qui rachètent l’ensemble de l’humanité.

Sept cents qui compensent, par leur grandeur d’âme, les milliards de crimes commis. Ces prénoms volontairement oubliés par l’Omphalôn venaient désormais chanter aux portes de son âme.

Les Virtua-cops qui le contrôlaient ne contrôlaient plus rien du tout, eux aussi hypnotisés par le visage argenté.

L’Omphalôn devenait autonome, son âme voyait le jour sans être pervertie par la censure prônée sur Virtua-world. Il naissait.


La pluie s’était arrêtée, seul le tonnerre rugissait encore. Cléophée flottait, en position fœtale, dans un ciel désormais métallique.

Le chapeau flottait eu dessus d’elle. Le chat était devenu statue.

Le plus proche d’elle était le sachet qui ressentait, du creux de sa paume, le cœur de Cléophée battre de plus en plus lentement. Elle était bouillante.

L’énergie fournie par le caramel commençait à s’épuiser: le ventre de l’Insoumise était creux comme jamais.

vendredi 7 août 2009

Episode 87

L’Omphalôn ne comprenait pas vraiment ce qui lui arrivait : il découvrait les charmes du dialogue par télépathie. Ces voix l’enivraient en douceur, lui qui était à l’origine de la déchéance humaine.

Le frêle corps de Cléophée se maintenait dans les airs. La lumière argentée formait alors un rayon fulgurant qui traversait les vagues jusqu’à l’Omphalôn. La foudre s’abattit sur cet éclair et provoqua une profonde décharge vers le monstre grouillant.

A l’autre bout des rochers, bien loin du phare, une armée de Virtua-cops s’apprêtait à charger. La brutalité de ces éclairs les arrêta un instant. Etant à moitié droïdes, les Virtua-cops craignaient par nature les éclairs ou les trop grosses sources d’énergie : ils pouvaient facilement être court-circuités. Ils étaient également reliés à l’Omphalôn par une connexion interne. Un système électronique (planté dans leur ancien cerveau) au code à mille chiffres constituait leur cordon. Leur inconscient, formaté, répétait inlassablement le code vital. Ils ne s’en rendaient même pas compte, et ce système sinueux les asservissait chaque seconde un peu plus à l’Omphalôn. Un Virtua-cop dont l’inconscient ne répétait plus le code était un Virtua-cop mort.

Cette masse sombre de robots anciennement humains se tenait en silence devant le premier rocher. La main sur leur faisceau pompeur d’énergie, aucun d’eux, ni même leur chef, n’osait bouger.

Ils furent les premiers connectés à ressentir un choc; une étrange sensation de flottement s’emparait d’eux. Leurs mains se crispèrent, leurs sens artificiels étaient aux aguets. Ils pressentaient un danger, les chiffres commençaient à s’agiter dans leur inconscient.

A l’autre bout des rochers, Cléophée s’épuisait à interpeller l’Omphalôn. Ce dernier, choqué par ce qu’il entendait, découvrait l’être humain sous un angle nouveau, et ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Il n’était pas programmé pour ressentir une quelconque empathie pour les hommes. Aussi il fut surpris lorsqu’il pleura à l’intérieur. Il ne savait pas pourquoi il pleurait, mais Hadrien était en train de le convaincre de l’utilité des hommes.

En imaginant les anciens hommes grâce aux esprits de Cléophée et Hadrien, l’Omphalôn ressentit, aussi surprenant que cela puisse paraître, une forte nostalgie : il commençait à regretter les anciens hommes alors qu’il ne les connaissait pas.

Tous les connectés de Virtua-world sentirent que quelque chose n’allait pas: leur vie virtuelle se suspendait, des souvenirs d’un temps ancien surgissaient.

lundi 3 août 2009

Episode 86

L’Omphalôn avait lancé une alerte : il se faisait agresser. Les Virtuacops contactaient toutes les troupes des plages alentour. La tempête n’arrangeait pas leurs projets d’intervention. Virtua-word connaissait sa première nuit agitée, elle n’était pas terminée.


L’Insoumise demeurait insensible à l’agitation, à la tempête.

Après avoir dressé un portrait pathétique des humains, elle s’attaquait à la partie la plus difficile : convaincre l’Omphalôn que les humains ne méritaient pas, malgré tout, ce qui leur arrivait.

Elle dut puiser dans son espoir oublié, dans ses pauvres restes d’amour, les quelques minces valeurs qui faisaient de l’homme un être à part.


L’Omphalôn ne céderait pas facilement: il n’était pas programmé pour s’auto-détruire sous l’influence d’une télépathe.


Soudain le souvenir douloureux d’Hadrien revint dans l’esprit de Cléophée : le caramel venait de percuter la paroi de l’estomac endormi.

Cléophée ne croyait pas assez en la beauté de l’humain. Elle avait besoin d’Hadrien,qui avait toujours été plus philanthrope qu’elle. Fouillant dans les limbes, l’esprit de Cléophée alla retrouver celui du seul homme qu’elle ait vraiment aimé. Grâce au caramel et à l’énergie lumineuse qu’elle dégageait, elle unit une dernière fois son âme à celle d’Hadrien.

Ce fut lui qui parla.

Guidé par Cléophée vers l’Omphalôn, il raconta à celui-ci toutes les beautés dont l’homme était capable. L’énumération fut beaucoup moins longue que la précédente. Il énonça les quelques êtres humains qui, par leurs actes ou leurs comportements, avaient sauvé l’humanité. La liste était bien dérisoire après celle des guerres.

Les noms se mélangèrent. Des premiers hommes aux derniers, il y avait eu quelques sept-cents personnes lumineuses, qui auraient pu, peut-être, redonner à un dieu impossible la fierté d’avoir fabriqué les hommes. Hommes ou femmes, ils n’avaient guère été nombreux au fil des époques.

Le dernier prénom prononcé par l’esprit d’Hadrien fut Cléophée, celle-ci en fut surprise.

vendredi 31 juillet 2009

Episode 85

Elle qui ne pesait qu'un souffle s’envolait désormais.
Celle qui ne croyait plus en rien épuisait ses forces dans un dialogue télépathique avec le noyau de ce monde détesté.
Elle visualisait le monstre, parcelle après parcelle. Son esprit reconstitua un à un chaque câble qui correspondait à une vie virtuelle. Une fois qu’elle eut visualisé les milliards de câbles reliés à ce sombre Léviathan, son esprit retrouva, dans des miettes de mémoire, les arcanes secrets du langage des objets.
Elle se mit à parler à l’Omphalôn. Avec les mots qu’il fallait, et toute la douceur du monde, elle essaya d’expliquer à ce noyau répugnant la nécessité de sa disparition. Elle lui raconta l’histoire des hommes, depuis leur origine jusqu’à leur déchéance. Elle énuméra tout d’abord les défauts, les horreurs, les guerres que la créature soi-disant fabriquée par Dieu avait commises. Elle n’oublia rien, et reconnut avec l’Omphalôn combien l’homme était un être détestable. L’énumération de ces déceptions dura un long moment.
Elle s’élevait désormais à quelques mètres du sol, immobile et résistante face aux rafales de pluie qui s’abattaient sur elle. Les éclairs zébraient l’obscurité rugissante et le halo métallique entourant l’Insoumise s’étendait maintenant sur quelques mètres.

Aux alentours de la plage, les Virtua-cops étaient aux abois : des troupes d’intervention d’urgence se préparaient. Ils avaient détecté, malgré la tempête, la lueur anormale qui se propageait au bout des rochers. Ils attendaient les renforts.

mardi 28 juillet 2009

Episode 84

Ils avaient essayé désespérément de la connecter. Verouillant son esprit, elle avait fait le vide, jusqu’à un état proche de la mort : elle avait éteint volontairement son cerveau malgré la torture. Leur tentative avait échoué; ce n’était pas pour rien qu’elle appartenait à la race des Insoumis. Ils avaient ensuite effacé ce souvenir de sa mémoire. Du moins il croyaient l’avoir effacé, ils ne se doutaient certainement pas qu’un caramel insignifiant viendrait faire remonter tous ces souvenirs à la surface.
Dans l’esprit de l’Insoumise, l’Omphalôn grouillait, sombre monstre générateur de toutes ces fausses vies… Mais en elle grouillait une haine plus forte que tout. Cette haine chimiquement oubliée refaisait surface dans une âme qui avait tout perdu, pendant qu’un caramel sans âme continuait son voyage dans son organisme.
Le temps se remettait à exister, le caramel n’allait pas agir longtemps. Les rumeurs sifflantes de la tempête se firent de plus en plus fortes. Le chapeau restait cramponné sur la tête de Cléophée, plus heureux que jamais. Le sachet atteignait lui aussi une sorte d’extase, tandis que le chat prenait des allures de Bastet, regardant au loin de ses yeux nyctalopes le futur de son monde.

Un halo argenté habillait Cléophée. Les poings serrés, les yeux toujours clos, elle n’était plus là, et plus là que jamais. Son esprit entrait dans une transe qu’elle n’avait jamais atteinte. Ses cheveux formaient autour d’elle une auréole métallique alors que ses pieds quittaient légèrement le sol.

vendredi 24 juillet 2009

Episode 83

Les vagues se déchaînaient de plus belle, elles éclaboussaient l’Insoumise en se fracassant contre les rochers. La tempête s’annonçait, mais l’étrange tas dont dépendait le sort du monde ne bronchait pas. Le chat ronronnait de plus en plus fort.

Insensible aux rafales, l’Insoumise se préparait à se relever, sa conscience revenait d’un long voyage. Le sachet n’osait rien dire mais il sentait que Cléophée se réchauffait, son sang se remettait à tambouriner jusque dans ses paumes.

Le sachet ressentit une profonde chaleur. L’Insoumise se réchauffait. Plus que ça même: elle commençait à briller. Une lueur mauve entourait tout son corps. Le sachet, le caramel et le chapeau était inclus dans cette lueur. Ils en ressentirent une profonde énergie. Le chapeau se mit à s’agiter : il revenait lui aussi. Le miracle qu’elle venait d’effectuer lui avait dans un premier temps pompé toute son énergie, elle en tirait désormais une force supérieure.

La main se referma autour du sachet, le chat se retira des hanches: il avait suffisamment ronronné.

De sa main libre l’Insoumise ajusta le chapeau sur sa tête et, toujours les yeux fermés, se releva.


La lune n’était plus visible, la mer était indistincte du ciel : les éléments se préparaient à se déchaîner.

L’Insoumise connaissait l’Omphalon: elle pouvait le visualiser car ils avaient essayé, lorsqu’elle était encore humaine, de mettre à profit sa télépathie pour le renforcer. Ils l’avaient amenée devant ce noyau sombre et gigantesque, d’où sortaient des milliards de fils qui s’enfonçaient dans la terre.

jeudi 16 juillet 2009

Episode 82

Le sachet se tut, resta lové dans la paume de l’Insoumise (qu’il trouvait au demeurant fort douce et fort agréable) : il se préparait à un étrange spectacle.
Le chat s’approcha lentement du chapeau, le poussa à l’aide de son museau et réussit tant bien que mal à le poser sur la tête de l’Insoumise allongée.

Une fois sûr que le chapeau fut bien posé, alors que lui et l’Insoumise étaient toujours plongés dans une sorte de coma, il se colla aux hanches de Cléophée et mit délicatement ses deux pattes sur sa taille. Il regarda le sachet avec bienveillance, avant de fermer les yeux et se mettre à ronronner.

Certainement que les Virtua-cops voyaient, grâce à leurs yeux surpuissants, l’Insoumise affalée sur un rocher.
Certainement qu’ils ne s’en souciaient pas, c’était la routine après tout : cette fille était folle et passait son temps à se lamenter sur un rocher. Mais les Virtua-cops remarquaient-ils la petite tâche sombre qui s’était posée sur la prisonnière ?

mercredi 8 juillet 2009

Episode 81

Cléophée avait toujours les yeux clos, elle sentait venir vers elle les ondes qui ramenaient le chapeau.

Tous ses membres se mirent à frémir, avant de trembler sérieusement.

Les tremblements devinrent convulsions. L’Insoumise gardait les yeux fermés, sentant l’énergie du chapeau qui se rapprochait.


A quelques mètres au dessus des vagues, le chapeau avançait avec une vitesse croissante qui en devenait effrayante.
Il finit par se poser en douceur aux pieds de Cléophée, avant que celle-ci ne s’effondre sur le rocher en desserrant les poings. Le chapeau et elle avaient l’air morts.

- Hé ! Ho ! Chapeau… Chapeau ! Chapeau ! Purée il répond pas !!!

Le sachet avait une voix beaucoup plus grave que le caramel, mais celui-ci lui avait transmis son incessante angoisse.

- Chapeau ! Chapeau… eau eau !!! Cléophée ?! Purée ils sont morts ! Et toi, le chat…
- Du calme, du calme, ils ne sont pas morts. Arrête de t’affoler, ça ne les fera pas revenir !
- Comment peux-tu être si sûr de toi ?
- Je le sais, c’est tout. Le chapeau fait une sorte de retour de coma, elle aussi, c’est difficile tu sais…
- Je vois, j’ai l’impression d’avoir déjà vu un matelas vivre ça. Mais… mais, on devrait pas tenter de leur retransmettre de l’énergie, comme avec le matelas ? Et… et le matelas, quand il est revenu à lui, il est parti se laisser mourir… Mon dieu, c’est affreux : ils vont mourir ! Et toi, là, tu fais ton monsieur je-sais-tout, alors que c’est l’horreur…
- Allons, allons, du calme… Je remarque en tout cas que le caramel t’a laissé en héritage, en plus de son angoisse perpétuelle, son petit côté casse-couille qui le rapprochait tant des humains. Tu te laisses submerger par l’émotion, c’est normal : ce que tu viens de vivre est difficile…
- Sa main est glacée, alors qu’elle était brûlante tout à l’heure !
- C’est normal mon grand. Sois patient, ils vont peut-être mettre un certain temps à revenir. Tu ferais mieux de te réjouir qu’elle ait réussi, plutôt que de t’affoler pour un rien. Tu peux être fier de toi.
- Tu… tu crois qu’elle va y arriver ?
- Pour l’Omphalôn ? Je le sais mais je n’ai pas envie de te le dire. Calme toi et regarde, ne parle plus. Ils nous entendent de là où ils sont et je pense que ça les fatigue…

mardi 7 juillet 2009

Episode 80

Bien positionnée face aux vagues, ses longs cheveux blancs traînant dans le vent, Cléophée serra les poings et ferma les yeux, tandis que le chapeau commençait à être effacé par les vagues.


Dans la tête de Cléophée, certaines fonctions se remettaient en marche, certaines clés ouvraient des portes depuis longtemps condamnées par Virtua-world.


Alors, avec le souvenir d’Hadrien dans un recoin de son âme, elle se mit à appeler le chapeau de toutes ses forces, mentalement, avec les mots qu’il fallait.

Le chapeau n’était plus visible, les vagues se déchaînaient.

Les poings de l’Insoumise se serrèrent encore plus, elle enfonça ses ongles dans ses paumes. Le sachet eut l’impression d’étouffer. Le chat scrutait la mer. Ses yeux d’émeraude étincelèrent lorsqu’il aperçut au loin un point jaunâtre s’élever au dessus des flots.

jeudi 2 juillet 2009

Episode 79

L’Insoumise porta le sachet à ses lèvres. Il eut peur un instant qu’elle le mange aussi. Elle ne fit que l’embrasser avec ferveur. Ses lèvres étaient brûlantes et colorées par le récent plaisir: une morte revenait à la vie. Les trois oubliés de Virtua-world étaient ébahis. Le chat prit la parole:

- Ote le chapeau et va le poser à quelques mètres, le plus loin possible. Toi, chapeau, tu ne bouges pas, tu ne réfléchis pas et tu essaies de rester en place. Cléophée va tenter de te faire venir vers elle par sa force mentale. La paille est légère, mais si elle y arrive…
- Si j’y arrive ça ne voudra pas dire forcément que je peux détruire l’Omphalon à distance!
- Essaie avec le chapeau, on verra après. Le vent commence à souffler. Tu dois vraiment te concentrer Cléophée, j’ai bien peur que l’énergie apportée par le caramel ne dure pas longtemps.

L'Insoumise ne répondit rien. L’heure était trop grave pour se perdre dans des discours inutiles.
Elle resta silencieuse et respira profondément. Elle ne dit pas qu’elle avait peur. Ce n’était pas la peine. Elle ne dit pas que son ventre la tordait, l’injuriait même de lui imposer cette agression sucrée, lui qui était formaté pour n’accepter que des gélules. Elle ne dit rien, elle s’assit, le sachet dans la main et le chapeau sur la tête.
Elle écoutait les vagues pleureuses de Virtua-world. Ses yeux régénérés fixaient l’horizon nocturne, elle en discernait la ligne sombre.
Là bas, au loin, un monde virtuel vivait dans une monotonie dangereuse. Toutes ces vies physiquement sans mouvement, ces anciens humains autrefois si vivants, végétaient dans une vie fantasmée grâce à la connexion à l’Omphalon. Chacun avait sa propre connexion, son « cordon ombilical » virtuel comme ils disent. Malgré toute la liberté dont ils disposent, les anciens humains ne coupent jamais le cordon sur Virtua-world. Cléophée ressentait enfin le besoin de tout couper.
Elle respira les vagues et se leva. Elle n’eut même pas à bouger, un vent violent la découronna, et emporta le chapeau sur l’eau, à une vingtaine de mètres. Le chat et le sachet frémirent.
Elle n’avait plus le choix.

lundi 29 juin 2009

Episode 78

- Je… j’ai l’impression de flotter.

- C’est très bon signe ça, l’impression de flotter! Ca veut dire que tu retrouves la force!

- Je… me sens mal…


Et Cléophée s’écroula sur le dernier rocher.


Le chapeau, qui était en connexion directe avec l’esprit de l’Insoumise, sentit que cet évanouissement n’était pas grave : elle tombait pour mieux se relever.

Il décida de l’aider, de lui transmettre la force qui lui restait, quitte à s’y épuiser: il voulait lui aussi servir à quelque chose.


Le chat s’approcha et se coucha en ronronnant sur les hanches de ce corps inconscient.


Alors, grâce à la force des vagues, du rocher, du caramel, du chapeau ou du chat, ou même encore grâce à sa seule force à elle, comme si la vie revenait dans un corps éteint, Cléophée ouvrit lentement les yeux. Ses deux pupilles étaient normales.


Elle caressa de sa faible main le chat, puis le poussa et s’assit. Elle ouvrit son autre main et regarda le sachet en plastique, un murmure se fit entendre…


- Merci.


Le chapeau n’en pouvait plus.


- Alors ? Comment te sens tu ?

- Bizarre… Ma bouche me fait mal, mais je pense que je supporte le caramel.

- Et ta force ? Tu sens qu'elle revient ?

- Je sens un changement, je ne sais pas...


Elle sentit gigoter dans sa main.



- Sa force revient, je le sens ! Vous m’avez pris pour qui ?


Le sachet avait une voix sensiblement différente de celle du caramel, beaucoup moins aiguë, plus mature peut-être.

mardi 23 juin 2009

Episode 77

Cléophée ferma les yeux. Peu à peu son organisme s’habituait, re-découvrait le plaisir d’ingérer de la vraie nourriture, autre chose que des gélules.

Elle garda le caramel un moment dans sa bouche, retrouvant la joie de saliver grâce au sucre. Lorsque l’information du goût sucré arriva à son cerveau, c’est une multitude de souvenirs qui lui revinrent, sans intervention du chapeau cette fois-ci. Il ne s’agissait pas seulement de souvenirs gustatifs, mais aussi de tous les moments que le chapeau lui avait rappelés auparavant.


Elle finit fatalement par mâcher le caramel un peu fondu : elle retrouvait le bonheur d’avoir des dents.


Le sachet, toujours dans sa main, ressentit une profonde douleur. Comme si on l’amputait. On l’amputait certes, mais les souvenirs du caramel, eux, restaient dans le sachet, comme des morceaux collés par le sucre.


L’œsophage de l’Insoumise souffrit lui aussi lorsqu’il dut accueillir cette nourriture salvatrice ou mortelle. Elle faillit même un instant s’étouffer et dut se retenir pour ne pas le recracher.

Elle l’avala totalement, ressentant dans le moindre détail le trajet que parcourait la friandise dans son organisme.


Son cerveau atrophié par Virtua-world ressentit une secousse violente. Elle ouvrit les yeux, puis la bouche…